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Pour la journée internationale à la mémoire des victimes de la Shoah il faudrait faire retentir les sirènes

dans Culture & Sports/Entre les Lignes

par Katharina Höftmann

J’ai vécu presque 22 ans sans jamais célébrer la journée à la mémoire des victimes de la Shoah. Ce n’est pas parce que cette cérémonie n’a pas lieu en Allemagne, elle a lieu très exactement chaque 27 janvier, le jour de la libération d’Auschwitz il y a 75 ans, mais elle n’impacte pas la vie quotidienne des citoyens. Elle se déroule très loin d’eux, avec pour seuls invités des politiciens et des notables de haut rang. Les Allemands en ont un bref aperçu en regardant les informations et on peut dire, sans grand risque de se tromper, que l’Allemand moyen assis devant sa télévision regardera l’écran d’un œil distrait ou irrité et avalera une gorgée de bière en se disant : « Encore ? On va nous en parler encore longtemps ? » Dans mon pays d’origine, la marge est étroite entre « On va nous en parler encore longtemps ? » et « Plus jamais ça ».

Pendant près de 22 ans, donc, je n’ai pas vraiment réalisé qu’il y avait en Allemagne une journée dédiée à la mémoire des victimes de la Shoah. Peu avant mon 22ème anniversaire, le 25 avril 2006, j’ai vécu pour la première fois Yom HaShoah en Israël. En Terre Sainte, il est impossible d’ignorer cette commémoration. Une sirène retentit pendant deux minutes dans tout le pays et tout le monde se fige. Les voitures s’arrêtent sur l’autoroute, conducteurs et passagers sortent du véhicule et se tiennent debout, immobiles, pendant la sonnerie pour rendre hommage aux 6 millions de victimes du génocide. Deux minutes, c’est long quand on reste debout sur le bord de la route écoutant le son lugubre de la sirène. Deux minutes pendant lesquelles on est pour ainsi dire dans l’obligation de penser à la Shoah. Certes, pendant les dix années précédant ma venue en Israël et ma présence à Yom HaShoah il m’était arrivé de penser à la Shoah et à ses victimes (à 12 ans, je suis passée par une phase où j’ai dévoré les ouvrages, notamment les biographies, traitant du sujet). J’avais vu aussi « La liste de Schindler » et « La vie est belle » et pleuré toutes les larmes de mon corps, mais jamais auparavant je n’avais dû rester debout et immobile en pensant aux victimes. Jamais je n’avais pensé à elles en étant entourée de personnes elles aussi debout et immobiles et pensant, elles aussi, aux victimes.

J’ignore si c’est grâce à ces deux minutes d’immobilité totale ou à cette action collective que le message de Yom HaShoah est si puissant, si fort, mais je sais que dès la première fois j’ai pensé : pourquoi ne fait-on pas la même chose en Allemagne ? Surtout en Allemagne ! Puis, allant plus loin, je me suis demandé si, en Allemagne, tout le monde resterait immobile ? Si toutes les voitures s’arrêteraient sur l’autoroute et si leurs conducteurs et passagers en descendraient ? Rester immobile et silencieux pendant deux minutes en hommage aux victimes de la Shoah cela voudrait dire prendre, pendant deux minutes, conscience de la culpabilité qui pèse sur le pays – du moins c’est ainsi que je le ressens. Pendant deux minutes, mes pensées vont de : « Oh mon D.ieu, l’horreur qu’ont connue les malheureux » à « Oh mon D.ieu, comment avons-nous pu ? ». Ce sont deux minutes épuisantes mais elles font maintenant partie de ma vie.

C’est une ironie du destin que ce soit en Israël que j’ai commencé, en tant qu’Allemande, à vraiment prendre la mesure de ce que fut la Shoah. Et je reproche à l’Allemagne la manière dont elle commémore ce crime. Aucun monument ne pourra jamais avoir la portée de Yom HaShoah en Israël : deux minutes de silence pendant lesquelles on écoute seulement la sirène et sa voix intérieure. Pendant lesquelles, année après année, on se remémore l’horreur. Pendant lesquelles on se confronte à cette horreur au lieu de l’envoyer d’un revers de main aux oubliettes en se disant :

« Cela n’a rien à voir avec moi ». Pendant ces deux minutes, au cours desquelles on pense réellement aux six millions de victimes et se demande honnêtement « en quoi cela me concerne-t-il ? » la Shoah devient une affaire personnelle, loin des discours stéréotypés des politiciens avec leur sempiternel « Plus jamais ça ». C’est sans doute d’une sirène que nous avons un besoin urgent en Allemagne, afin de secouer notre léthargie. Il n’y aura bientôt plus de survivants et les quelques-uns encore en vie sont presque tous trop âgés pour pouvoir encore témoigner. Si nous n’avons pas, en Allemagne, de vraie culture du souvenir à laquelle le citoyen pourrait s’identifier nous courons le risque que le « Plus jamais ça » se transforme en « Ne dis jamais jamais ».

Autres informations : 

Site Internet du musée Yad Vashem de la Shoah

https://www.yadvashem.org

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